L’Amérique du Sud à l’heure du post-extractivisme

30 marzo, 2015

Imagen El agua que gasta la mina en una hora, la consume una familia en 20 anios

Pour Joan Martínez Alier, professeur d’économie et d’histoire économique à l’Université autonome de Barcelone, le modèle économique extractiviste est dans l’impasse, malgré la multiplication des projets sur le continent: « Le Pérou, le Brésil et la Colombie exportent pourtant, en tonnes, beaucoup plus qu’ils n’importent, mais ils ne parviennent pas à payer leurs importations. Il en va de même en Équateur. »

Alors que certains dirigeants sud-américains, tant néolibéraux que nationalistes populaires, s’échinent à promouvoir les exportations primaires et vont jusqu’à prétendre que pour sortir de l’extractivisme il faut plus d’extractivisme (de l’avis du président Rafael Correa), tout concourt à montrer que l’on se trouve devant un échec économique.

On observe que la balance commerciale du Brésil a affiché en 2014 un déficit de 3 930 millions de dollars, premier solde négatif en 14 ans. Si les exportations ont atteint 225 101 millions de dollars (7% de moins que l’année précédente), les importations se sont chiffrées à 229 031 millions. La cause en est la baisse des cours du minerai de fer et du soja. Le Brésil continue d’exporter beaucoup plus qu’il n’importe, mais il vend peu cher, au prix de la banane, comme on dit en portugais. La réaction irraisonnée de plusieurs ministres consiste à encourager davantage les exportations primaires.

En Colombie, entre janvier et novembre 2014, le déficit commercial a atteint 4 807 millions de dollars, et les choses ne vont pas s’améliorer vu que les cours du charbon et du pétrole restent bas à cause d’un excédent de l’offre mondiale. La valeur des importations a grimpé de 7,5% durant les 11 mois de 2014 objets de l’analyse, pour atteindre 55 868 millions de dollars, par rapport à la même période un an plus tôt. En revanche, les exportations colombiennes ont totalisé 51 060 millions de dollars, ce qui représente une baisse de 4,7%.

En Amérique du Sud, on parlait il y a quelques années de la maladie hollandaise: les entrées de devises augmentaient grâce au bon prix des exportations. Cela faisait augmenter la valeur de la monnaie nationale et desservait l’industrie face à des importations bon marché (comme cela s’était produit aux Pays-Bas, il y a des décennies, bien avant l’arrivée de l’euro, lorsque le florin s’était apprécié du fait des exportations de gaz). Aujourd’hui, on ne connaît pas de maladie hollandaise, mais une dépréciation du peso ou du real. Il existe une contagion de la Chine. L’économie chinoise éternue et va éternuer encore davantage, et l’Amérique du Sud contracte une grippe, voire une pneumonie.

Le Pérou a enregistré en 2014 le plus grand déficit commercial de son histoire, à cause de la chute des cours internationaux des métaux, lesquels représentent 60% de ses exportations. L’an passé (2014), le déficit commercial du Pérou s’est élevé à 2 555 millions de dollars, alors qu’il n’avait été que de 40 millions de dollars en 2013. Les exportations péruviennes ont reculé de 9,3% en 2014 pour se chiffrer à 38 252 millions de dollars, tandis que les importations ont atteint 40 807 millions de dollars, soit une baisse de 3,3%. Si les importations ont progressé en Colombie, elles ont diminué au Pérou.

Le Pérou, le Brésil et la Colombie exportent pourtant, en tonnes, beaucoup plus qu’ils n’importent, mais ils ne parviennent pas à payer leurs importations. Il en va de même en Équateur, dont la balance commerciale a accusé en 2014 un déficit de 727 millions de dollars à cause de la chute des recettes pétrolières, selon ce que la banque centrale a indiqué en février. En Équateur, la contagion de la Chine se manifeste de façon particulière : le ralentissement de l’économie chinoise a généralement pour effet de contracter la demande de matières premières. En Équateur (et dans d’autres pays de l’Amérique du Sud), les dettes financières à l’égard des Chinois augmentent du même coup, parfois occultées par des ventes anticipées de matières premières.

En dépit de ce qu’ils subissent – dommages environnementaux et sociaux sur les lieux d’extraction et de transport des matières premières, pollution de l’eau à grande échelle, utilisation de nombreux produits toxiques dans l’agriculture qui nuisent à la santé –, ces pays ne sont même pas en mesure de payer ce qu’ils importent. On a appelé post-extractivistes les auteurs, activistes et anciens ministres qui, en pleine flambée des cours des matières premières, à l’écart des gouvernements néolibéraux ou nationalistes populaires – avec parmi eux Eduardo Gudynas, Maristella Svampa, Alberto Acosta, Carlos Monge, Edgardo Lander et Raúl Prada Alcoreza, ont mis en garde contre les maux sociaux, environnementaux et économiques des politiques extractivistes, même si elles s’accompagnaient d’une augmentation des revenus et d’une meilleure répartition de ces derniers dans la population. Ils ont signalé que les termes de l’échange étaient structurellement négatifs (en moyenne, une tonne a toujours valu plus cher à l’importation qu’à l’exportation, même pendant la flambée des cours des matières premières) et que, de plus, on pouvait s’attendre à un cycle de baisse des matières premières. Ils ont apporté leur soutien aux centaines de mobilisations sociales de l’écologie populaire. Ils se sont appelés post-extractivistes. Leur heure est en train d’arriver.

Joan Martínez Alier, professeur d’économie et d’histoire économique à l’Université autonome de Barcelone (Institut de science et technologie environnementale, ICTA)

Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
Article initialement publié (en espagnol) dans le quotidien mexicain La Jornada (21 février 2015).

Fuente:   blogs.mediapart.fr

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